Sur la Plaza de Mayo depuis 1977, les mères de disparus sous la dictature argentine marchent pour réclamer justice et vérité.

Photo : Claudieta

La plaza de Mayo

Les mères tournent encore autour de la place de Mai. Cette place, au cœur de Buenos Aires, a toujours été le lieu du pouvoir : à l’Ouest se dresse l’ancien Cabildo (hôtel de ville), et à l’est la Casa Rosada, siège de la présidence. Rien d´étonnant donc à ce que la place ait accueilli toutes les grandes manifestations populaires marquant l’histoire du pays. En 1810, elle est le théâtre principal de la révolution de Mai. En 1860, on y proclame la Constitution argentine. En 1945, les ouvriers descarnisados y acclament par milliers le jeune Peron, revenu d’exil, et sa femme Evita.

L’histoire du regroupement des mères de la plaza de Mayo

Mais les figures mythiques de la Plaza de Mayo, ce sont les « Madres », ces mères qui manifestent en silence chaque Jeudi depuis 1977, pour réclamer justice et vérité sur leurs fils, filles, maris et petits-enfants, les « disparus » de la dictature militaire. Les mères, ce sont au départ des femmes, ennemies irréductibles de la «sale guerre» et des années de plomb (1976-1983). Ce sont aujourd’hui des « abuelas »; mais le souvenir persiste et avec lui le combat.

Il y a trente-cinq ans maintenant, sous la dictature de Jorge Videla, 14 femmes (Azucena Villaflor de Vincenti, Berta Braverman, Haydée García Buelas, María Adela Gard de Antokoletz, Julia Gard, María  Gard, Mercedes Gard et Cándida Gard, Delicia González, Pepa Noia, Mirta Baravalle, Kety Neuhaus, Raquel Arcushin, et De Caim), les fondatrices du mouvement, se réunissent sur la place. Elles refusent d’être des «pleureuses» vêtues de noir et cherchent à retrouver leurs fils et filles disparus, enlevés par des agents du gouvernement argentin. On leur ordonne de « circuler », et le prenant à la lettre, elles se mettent à tourner, silencieuses.

Un rituel qui perdure

Dès lors, pratiquement tous les jeudis, à la même heure, elles sont de plus en plus nombreuses, plus de 2 000 en 1980. Elles réclament la liberté ou le corps de leurs enfants disparus, qui furent, pour la plupart, torturés et tués. Les grands mères qui se joignent à elles, tentent de retrouver leurs petits-enfants kidnappés, dont beaucoup ont été clandestinement adoptés par les familles des militaires, policiers ou de proches du pouvoir.

Une persistance à toute épreuve

Elles ne se sont jamais arrêtées, bravant la censure des médias nationaux, interpellant l’opinion internationale, comme ce fut le cas lors de la Coupe du monde football de 1978 en Argentine. Elles ont été tuées, dispersées, frappées. Certaines ont disparu, telle Azucena Villaflor, qui eut l’audace de les rassembler la première fois, en même temps que les religieuses françaises Léonie Duquet et Alice Domont. Elles ont défilé sans trembler jusqu’à la chute de la dictature, jusqu’aux grands procès, de Jorge Videla, de l’amiral Massera, et de Reynaldo Bignone, le dernier chef de la junte.

Mais elles continuent de tourner, chaque Jeudi, sur la place. Pourquoi ? Pour résister toujours. Et aussi parce que d’innombrables procès sont en cours ou restent à instruire. La justice argentine a condamné plus de 200 dirigeants des juntes militaires mais des centaines de policiers et d’officiers font encore l’objet de poursuites. Les mères veulent toujours savoir. Où sont leurs enfants, où sont les corps des disparus ?

Une reconnaissance méritée

Elles ont fondé une association puissante et reconnue, créé une université populaire, se sont engagées dans le social, ont soutenu un programme de logements dans les bidonvilles, possèdent radio et journal.

En 1992, le Parlement européen leur a délivré le prix Sakharov, pour la liberté de penser. En 2006, elles ont cessé les « Marches de la Résistance » entamées en 1981, considérant que le gouvernement de Néstor Kirchner avait démontré une volonté véritable de faire juger les responsables de violations des droits de l’homme.

Mais on ne touche pas aux Mères, véritable institution pour les Argentins. L’élégante plaza de Mayo, quant à elle, est devenue un patrimoine national. Un cercle de foulards blancs peints sur le sol rappelle leur inlassable marche contre le temps pour la vérité et la justice.

Source : Place de Mai, les mères tournent encore, les Mères de la place de Mai